Extrait du texte Pleins Feux sur Ruy Blas

Nous assistons à une répétition publique, en lycée, de l’Acte II, scène 2 du Ruy Blas de Victor Hugo. Un comédien, Frederick Lemaître, homonyme de l’acteur qui a créé le rôle-titre en 1838, se prête au jeu d’un metteur en scène de théâtre scolaire qui le dirige dans le rôle de Ruy Blas précisément. Lemaître est ici nommé Fred. Son directeur, Alex (tentative d’apocope d’Alexandre, hein.) 

 Scène X bis,  30 vers do décasyllabiques.

FRED :
(réalisant)
Donc, je mens à la Reine…

ALEX :
A vous-même encor plus !
Car vous avez fini par croire mordicus
Que vous valiez le Roi !!

FRED : (il se conditionne) 
Je double Charles Deux ;
Il est partout absent : dans les cœurs hasardeux
De sa femme d’abord, de la nation ensuite.
C’est cet état de fait qui dicte ma conduite.

ALEX :
Et ce qu’ajoute Hugo de très existentiel…
C’est que quoiqu’il advienne, on ne peut, c’est cruel,
Quittez sa condition, sortir de son état :
(Au public)
Valet, il a été, valet, il restera

FRED :
Aimer la Reine, c’est servir les Espagnols ;
Dénoncer les abus, la corruption, les vols.

(Léger flottement)

ALEX :
Quoiqu’il en soit, on est en conseil des Ministres.
Le Roi, devenu fou, n’est pas là.

FRED :
(très concerné)  C’est sinistre ;
(Alex, surpris, le regarde sans comprendre.)

Il vit dans le caveau de sa première femme !

ALEX :
(au public) L’Espagne est gouvernée sans plan et sans programme.
(À Fred)
C’est dans ce climat là qu’on vous a invité
A débattre aujourd’hui avec les députés.  (En prenant un exemplaire du texte)
Reprenez votre entrée. Soyez léger, allègre…

FRED :
(se met en place. Un temps) « Bon appétit messieurs. Ô ministres intègres,

Conseillers vertueux, voilà votre façon… »

ALEX :
Arrêtez s’il vous plait, vous n’avez pas le ton !
Quand vous dîtes ces mots : « Bon appétit messieurs »…

FRED : (sec)
Oui.

ALEX :
A quoi pensez-vous ?

FRED :   A faire de mon mieux. 

ALEX : Mais encore ?

FRED : (Impatient) A la suite : aux ministres intègres… (Alex est perplexe)

Aux pieds des vers ?… Au verre à pied…

ALEX :
C’est maigre !

FRED :
(exaspéré)
A l’Espagne !

ALEX :
C’est mieux !

FRED :
(toujours exaspéré)  Aux dirigeants qui volent
La caisse de l’Etat, les impôts espagnols !

ALEX :
Et l’état espagnol, c’est… ? La Reine pour vous !
Je vais le répéter combien de fois en tout ?  (Il s’échauffe)
Toucher à l’Espagne, c’est toucher à la Reine !
Ça, c’est votre moteur. Ça…

 (Alex gesticule tant, qu’il finit par donner un grand coup de poing dans le ventre de Fred)

FRED :
(estomaqué) Ça me fout la haine.
Ca fait mal !

ALEX :
Ben voilà. Vous êtes dans l’état !
Voyez que ce n’est pas plus compliqué que ça.
Dans cette dynamique aux multiples désirs,
L’enjeu est à la fois, et ça vous fait souffrir,
D’un côté affectif, de l’autre politique !
C’est ce qui donne la dimension …

FRED :
(le coupe violement)
Romantique !

 

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