Extrait du texte LE BOND, DON JUAN !

100 alexandrins de Sébastien Faure

JEAN-XL :
Farce, presque Force !
JEAN-X :

Forzia en Italie,
C’est la  force ;
JEAN-XL :

Farzia, c’est la plaisanterie.
Mais si on dit « Burla », c’est La Supercherie !
C’est l’Abus dans l’Abus ;
JEAN-X :

La Grosse Tromperie !
JEAN-XL :

Nous, on n’a que « La blague » ; eux : la Burla,
ENSEMBLE :

BOURLA !!
JEAN-XL :

Enfin bref, « la Burla » est permise et c’est là
Où l’on veut en venir.
JEAN-X :

C’est ça… Le personnage
Récurrent de la Farce, est « La Femme Sans Âge » ;
JEAN-XL :

« La Faucheuse », ou si vous préférez, « La Camarde »,
Nommée ainsi parce que, lorsqu’on la regarde,
Elle n’a pas de nez. Et souvent, on la barde
Quand on veut l’incarner, d’une voix nasillarde.
JEAN-X :

Car, on touche au sacré !
JEAN-XL :

Oui ! La grande vedette,
C’est La Mort !
JEAN-X :

On s’assure une belle recette
Sitôt qu’on fait danser un crâne et son squelette.
JEAN-XL :

Pourquoi donc s’en priver ?.
JEAN-X :

On aurait l’air bien bête
JEAN-XL :

Le squelette devient « Roi de la Farce » ainsi !
JEAN-X :

Roi de tous les abus !
ENSEMBLE :

Le Roi des moqueries !
JEAN-XL :

Attention, comprenez, ce n’est pas lui qui gagne !
Lui ne gagne jamais ;
JEAN-X :

C’est la Vie ! Sa compagne.
JEAN-XL :

La Vie sans qui la Mort n’a plus de raison d’être.
JEAN-X :

Alors, face au squelette, on va faire apparaître
Un super innocent,
JEAN-XL :

Sans trop de connaissance
Qui pourra s’opposer en totale inconscience
A ce roi surpuissant. Un novice ! Un junior
Qui comme il est naïf, fait la nique à la Mort !
JEAN-X :
(En off.)
Un beau garçon, costaud,
JEAN-XL :

Plein de vitalité,
JEAN-X :
(En off.)
Sans souci pécuniaire,
JEAN-XL :

Au top de la Santé !
Voilà :
ENSEMBLE :

El Burlador !
JEAN-XL :

Le suffixe de « Dor »
Qui colle au mot « Burla », ça veut dire :
JEAN-X :

« Hyper fort »
JEAN-XL :

Comme dans…
JEAN-X :

Dark Vador !
JEAN-XL :

Ou dans « Conquistador » !
ENSEMBLE :

Théatro é Morto ; Viva El Burlador !!

        – ACTE I -

(Musique. Jean-XL va dans le public ; Jean-X derrière le castelet, commence par faire danser la marionnette avant de sortir de dos et caché par le pantin.)

JEAN-XL :
Il est d’abord joué par le marionnettiste
Masqué, bien entendu, qui tient comme un lampiste
Au bout d’un long bâton, un fil où pend un crâne
Qu’il ignore. (Jean-XL arpente l’avant-scène.)
À le voir, on dirait bien qu’il flâne,
Mais en fait, il attend que le public arrive,
S’agglutine, et pour ça, voilà qu’il invective
En compliments vaseux, en sifflets (il siffle vulgairement), en malices
Les belles dames et les jolies spectatrices
Qu’il dit voir devant lui. La ruse a son effet
Car le badaud se presse autour du castelet
Se disant que si le spectacle est ennuyeux,
Il se consolera en se rinçant les yeux.
JEAN-X :

Je vous entends penser, en vos fors intérieurs :
Vous dites « c’est de l’attentat à la pudeur ! »
Comment un tel prologue, empli de tant de vices,
Put trouver libre cours ? Mais que fait la police ?
JEAN-XL :

Et bien rien justement !
JEAN-X :

Car sitôt qu’approchait
Un flic,
JEAN-XL :

Un alguazil !… C’est ainsi qu’on nommait
La flicaille espagnole : Alguazil ! Mais passons…(Il mime l’alguazil.)
JEAN-X :

L’astucieux Burlador implorait le pardon
Divin.
JEAN-XL :

Si l’alguazil venait traîner ses guêtres
Devant le castelet ou dans son périmètre,
L’artiste se signait, récitait des prières,
Entrait en dévotion…
JEAN-X :

Et on le laissait faire
JEAN-XL :

Ne voyant rien d’odieux, d’impie, de condamnable.
Le masque était permis,
JEAN-X :

donc non verbalisable ;
JEAN-XL :

Les Objets… On l’a dit !…
JEAN-X :

Là, c’était un cartable…
JEAN-XL :

Et citer l’Évangile était plutôt louable ;
JEAN-X :

On voyait d’un bon œil, les prières publiques.
JEAN-XL :

Mais sous cape, en riant, on se moquait des « flics » !
Difficile en effet de pouvoir reconnaître
Que trois actes fameux étaient en train de naître,
Et que le Burlador plaçait la situation
De son acte premier :
JEAN-X :
(En se présentant, un bréviaire à la main.)
Un bachelier mignon
Qui se rend à la messe !
JEAN-XL :

À celle du matin !
Ne pouvant pas aller, puisqu’il est lycéen,
À celle de Midi… Quant à celle du soir,
Même punition ; il doit faire ses devoirs !…
JEAN-X :

Il est donc obligé de se plier aux « Laudes »,
Et comme il est contraint, ben que fait-il ? (Jeu avec le bréviaire.)
JEAN-XL :

Il fraude !
Il fait semblant. Il tousse et glousse sur les psaumes
Attirant les regards rieurs des jolies mômes…
JEAN-X :

Et dès qu’il en croise un, de regard, il l’allume !
(Clin d’œil salace, il sort un billet doux.)

JEAN-XL :

Or, en ce matin-là, où comme de coutume
Il amuse une fille, il assume un sans-gêne
D’une rare invention.
Ses gestes sont obscènes ;
JEAN-X :

Il soigne ses effets, mais sa danse hypnotique
Lui fait oublier qu’il est tout près des Reliques
Sacrées de l’ossuaire.
JEAN-XL :

Et, (action simultanée) il renverse un vase ;
Trouble quelques prieurs, en disant un truc naze :
JEAN-X :

C’est pas moi, c’est la sœur… Je déconne, c’est rien !
Je l’ai vu : c’est Personne !… Il m’a dit « Je suis rien. »
Je lui ai dit :( Dubitatif en sur jeu.) « T’es rien ? », et il a renchéri :
« C’est ça «Terrien», je suis ! (Encore plus bas.) Ce doit être un Esprit… »
JEAN-XL :

L’adolescente pouffe ; elle le trouve drôle…
JEAN-X :

Mais on l’a vu, ça rend bien mieux en Espagnol…
JEAN-XL :

Elle pouffe ; il enchaîne, et shoote dans un crâne
Qui roule sur le sol.
(Nouvelle action. Un temps.)

Ne voulant être en panne
D’improvisations devant la jeune fille,
Il fixe l’ossement qui le regarde aussi.
Il lui fait compliment sur son sourire aimable,
Sur sa dentition, sa mâchoire capable
D’honorer les festins de nos meilleures tables !
Et tout à coup, pris dans cet élan formidable,
Il l’invite :
JEAN-X :
(En jeu.)
À souper, ce soir, à la maison !
ENSEMBLE :

Coup de théâtre, ici :
JEAN-XL :

Le crâne lui répond !
(Jean-XL se cache derrière la marionnette qu’il fait parler.)

Je viendrai, petit con, ce soir, en ton logis !
L’invitation me touche. Oui, je te remercie.
Je viendrai et voici ma parole pour gage.
Crois-moi, je serai là !… Et maintenant dégage ! »
(Jean-XL réapparaît.)
Le prodige en aurait glacé plus d’un, mais lui,
Il frime encore un peu. Devant la jeune fille
Qui l’a visiblement pris pour un ventriloque,
Il montre qu’il assure et que rien ne le choque.
Après un léger temps, il dit :
JEAN-X :

C’est Top Mortel !
Je f’rai des pissenlits ! »…
JEAN-XL :

Ça fait rire la belle.
Alors il en rajoute :
JEAN-X :

« Et puisque je t’invite,
Je te ferai servir non pas de l’eau bénite
Ni même un vin de messe ; on trinquera au Rouge ! »
JEAN-XL :

Mais l’office est fini ; voilà que les gens bougent
Vers la sortie d’église où a li-eu la quête.
JEAN-X :

Pour notre Burlador et pour sa marionnette,
C’est l’occasion d’en faire autant, et d’annoncer
Après les Laudes, la fin de l’acte premier. (Fin des cloches.)
JEAN-XL :

Pendant ce court entracte où tourne le chapeau,
On nous résume la journée du rigolo.
Et d’abord tout de suite à la sortie d’Église,
Le trouble de la Miss !
JEAN-X :
(Navré.)
La baffe qu’elle a prise
De ses parents outrés,
JEAN-XL :

Pourtant si catholiques,
A gelé tout rapport.
JEAN-X :

Ça m’a coupé la chique. (Un temps.)
JEAN-XL :

Il déchire le mot, un billet très standard
Qu’il avait pré écrit.
JEAN-X :

… Au cas où le hasard,
Permit que l’aventure aille jusqu’au rancard.
JEAN-XL :

Au rendez-vous galant ! Il le déchire et part
Sur le noir chemin de l’école buissonnière.
JEAN-X :

Pas celui du lycée ; j’y ai été hi-er !
JEAN-XL :

Et deux journées de suite, en étude ( !), ont sur lui…
JEAN-X :

Sur mon fort caractère !
JEAN-XL :

Un effet qui… l’ennuie.
JEAN-X :

Mes mots d’absence, en fait, je les signe moi-même ;
Je n’ai pas de parents. Je vis seul.  Sans problème
JEAN-XL :

D’argent !
JEAN-X :
(Enchérissant.)
D’éducation.
JEAN-XL :

Héritier riche,
JEAN-X :

Unique !
JEAN-XL :

Il loge en un palais truffé de domestiques.
(Ils disparaissent. Un temps. Ils réapparaissent et changent le décor.)

FIN DE L’EXTRAIT

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