Extrait de Molière, Béjart

ELLE : Madeleine Béjart.
LUI
 : Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.

EXTRAIT (Scène 4)

ELLE : Le théâtre, Molière, c’est d’abord un texte.

LUI :Un texte, d’accord, du jeu ensuite ! Doit-on réserver notre métier à l’exclusivité des littérateurs du royaume ? Faut-il avoir lu Plaute, Térence, Sophocle et Sénèque pour avoir le droit d’être diverti ? Madeleine, nous avons joué ensemble pendant 12 ans dans les villes et les villages de France et de Navarre. Nous avons partagé des succès, des triomphes, portés par des foules absolument ignares, totalement illettrées… Comment les avons-nous conquises ? Comment avons-nous fait pour que ces analphabètes suivent et apprécient  La Mort de Pompée  du sieur Corneille ? Et puis, quand nous jouions à Lyon ou à Avignon, jamais tu ne m’as reproché mon interprétation de Jules César.

ELLE : Aujourd’hui, c’est différent. Nous sommes revenus à Paris et nous jouons dans la cour des Grands, Molière ! Si tu t’obstines dans cette diction populaire, jamais tu ne dépasseras la réputation de farceur que les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne sont entrain de te faire.

LUI : Les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne disent que je suis un farceur ?

ELLE : Un « grand » farceur.

LUI : La pointe est basse. Et qui dit cela ? Des noms !

ELLE : L’excellent Montfleury, pour commencer. Il amuse tous les salons où il passe. À Ninon de Lenclos[1] qui l’autre jour tentait de comprendre les raisons du « four » de Don Garcie de Navarre, ta tragédie…

LUI : Ma Comédie Héroïque !

ELLE : Ta tragédie. J’appelle un chat, un chat.

LUI : Et moi, j’appelle Don Garcie de Navarre une comédie héroïque parce que mes personnages ne se débattent pas dans des passions clinquantes et si raffinées qu’elles ne concernent que les dieux entre eux. Je voulais ramener mon discours au genre humain, au vécu, au cœur de l’homme, à ses incertitudes. Je voulais montrer qu’un homme n’est jamais ni tout à fait ceci ni tout à fait cela.

ELLE : Tu voulais faire une tragédie.

LUI : Une comédie héroïque !

ELLE : Tu joues avec les mots, Molière. Tu les accroches l’un avec l’autre ou l’un sur l’autre. Avec Don Garcie, c’est comédie-héroïque. Avec Les Fâcheux, c’était comédie-ballet. Toujours tes mots « lierres », infatigable jardinier ! Dis-moi alors, dans ta culture de botaniste, qu’est-ce qu’une « comédie héroïque » ?

LUI : Une tragédie… d’un genre neuf. (Ils se regardent et rient, complices.) Tu me parlais de cet infatué comédien de la Troupe Royale, de ce gros Montfleury – la peste soit des gens du théâtre de l’Hôtel de Bourgogne ! – qu’a t-il dit au sujet de Don Garcie de Navarre ?

L’intégralité du texte offert aux lycéens et professeurs en écrivant à lycee@furieuxdujeudit.com


[1] Ninon de Lenclos (1620-1705). Reine des Salons parisiens par ses aptitudes pour la musique et pour les Lettres, elle est le symbole de la femme cultivée et indépendante. Représentative de l’évolution des mœurs du XVII° et du XVIII° siècle français, elle fut l’amie de Molière et l’aida notamment par ses conseils avisés dans la composition de Tartuffe.