Extrait du texte Tolérance Voltaire

de Sébastien Faure

 (Un homme s’est introduit dans la chambre du Patriarche de Ferney. Présenté sous la fausse identité de gazetier d’un journal de France, il est armé et s’apprête à exécuter Voltaire.) 

 L’HOMME : Faites votre prière ! (Voltaire semble interdit.) Maintenant ! (Le Patriarche sort de son lit.) On prie Dieu les genoux à terre, le regard vers le sol et les mains jointes ! Dieu…

VOLTAIRE : Dieu ?! Habituellement, nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas.[1] 

L’HOMME : Priez comme vous l’entendez, mais priez ! (L’homme braque à nouveau son pistolet.) Vite !

VOLTAIRE : Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : (à cette invocation, l’homme détourne pudiquement le regard. Pendant le texte suivant, son canon se baisse pour viser progressivement le sol.) s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité d’oser te demander quelque chose daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi, ne soient pas des signaux de haine et de persécution. Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! [2] (Sur cette dévotion, Voltaire a changé de chemise, passé une veste et saisi un pistolet qu’il tenait caché vers son lit. Il pointe maintenant son arme sur l’homme.) Amen.

L’HOMME : Amen. (ému, il tourne son regard vers Voltaire et, sous la menace, pointe également son arme. Les hommes se braquent mutuellement durant le dialogue qui suit.)

VOLTAIRE :(Avec calme.) Je repense à mon rêve de tantôt et, sans interprétation trop hasardeuse, il semble qu’il ait quelque chose de prémonitoire.

L’HOMME : Votre prière… Il y avait tant de ferveur. Je croyais…

VOLTAIRE : Vous croyez trop, monsieur, et cela vous empêche de penser.

L’HOMME : Ce que vous venez de dire… à Dieu !

VOLTAIRE : Ce n’était pas à Dieu que je l’adressai mais aux hommes. Ou à moi-même.

L’HOMME : Nous allons mourir ensemble, monsieur, puisque telle est la volonté du Créateur ; telle est sa bonté divine.

VOLTAIRE : Vous voyez une bonté divine à nous assassiner présentement ? Le plus ironique ne serait pas celui qu’on croit.

L’HOMME : Dieu veut ôter le mal du monde !

VOLTAIRE : De plusieurs choses, l’une : ou bien Dieu veut ôter le mal du monde mais il ne le peut pas ou Il le peut mais Il ne le veut pas ; ou Il ne le peut ni ne le veut.

L’HOMME : Ou bien Dieu le veut et Dieu le peut !

VOLTAIRE : Tout à fait ! Mais s’Il veut ôter le mal du monde et qu’Il ne le peut pas, c’est impuissance.

L’HOMME : Ce qui est contraire à la nature du Seigneur.

VOLTAIRE : Je l’admets avec vous… De même que s’Il peut le faire mais ne veut pas, c’est méchanceté.

L’HOMME : Et c’est encore contraire à la nature du Sublime.

VOLTAIRE : Vous l’admettez avec moi… Nous serons donc d’accord pour dire que si Dieu ne veut ni ne peut ôter le mal sur cette terre, c’est à la fois méchanceté et impuissance.

L’HOMME : Mais Dieu veut et Dieu peut !

VOLTAIRE : Absolument ! Il le veut et le peut !

L’HOMME : C’est même le seul des partis qui convient à Dieu. Il veut ôter le mal et Il peut ôter le mal. Oui. Dieu peut ôter le mal et Dieu veut ôter le mal.

VOLTAIRE : D’où vient donc le mal sur cette terre ? [3](L’homme reste interdit.) Ne serait-ce pas de l’idée que les hommes comme vous se font du Divin ? Il devrait suffire de rendre cette idée moins intolérante et de laisser comme il l’entend, chacun prier. Ou pas.

L’HOMME :(Un temps.) Allez au diable !

 VOLTAIRE : J’y suis ! À voir toutes les folies commises au nom de Dieu, mon enfer est en cette vie [4]

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[1] Citation -Voltaire.

[2] Prière à Dieu. Extraits Chapitre 23 du Traité sur la tolérance – Voltaire

[3] Démonstration inspirée de l’article « Bien (tout est) » Dico Philo. Voltaire.

[4]  La citation exacte est «  « À voir tous les maux qu’a produits le faux zèle, j’ai eu, avec beaucoup d’hommes, mon enfer en cette vie. »  Conclusion du chapitre 10 – Du danger des fausses légendesTraité sur la tolérance – Voltaire